Histoire by Luthien

 

 

 

 

   « -Non, absolument pas. Ces personnes sont comme vous et moi. Elles n’aspirent qu’à se fondre dans la société et vivre leur vie. »

Moïra soupira. Comment avait-elle pu croire ne serait-ce qu’une seconde qu’elle arriverait à convaincre son public alors que 90% de la population était hostile aux Parias ? C’était comme se battre contre une montagne d’acier, infranchissable et inébranlable, elle le savait. Mais il faut au moins essayer, tenta-t-elle de se convaincre.

Quelqu’un lui posait une autre question :

   « -Alors comment expliquez-vous les actes de violence perpétrés ces dernières années et reconnus comme étant les faits de Parias ?

   -C’est vrai, je dois reconnaître que certains d’entre eux agissent de manière disons…combative ; et je condamne ce genre de comportement. Mais les Parias ne sont pas les seuls : regardez la catastrophe de Dunélia  ou les révoltes à Alcombres ! Les personnes qui s’y entretuaient étaient des hommes Normaux.

   -Vous considérez donc que les Parias ne sont pas plus dangereux que les Normaux, c’est bien cela ?

   -Oui, effectivement. »

Un murmure de désapprobation envahit l’amphithéâtre. Au milieu du bourdonnement, une voix s’éleva, claire et insidieuse.

   « -Dans les faits que vous avez mentionné, les humains utilisaient des fusils, des couteaux pour se battre. Ils pouvaient donc, moyennant un dispositif policier important, être maîtrisés et devenir pour ainsi dire inoffensifs. Mais si ces hommes avaient été des Parias, comment auriez-vous fait pour leur retirer leurs armes ? »

Moïra chercha des yeux l’auteur de cette question. Son regard se posa sur Roy Crichmann, le chef de la Sûreté de la ville. C’était à cause d’homme comme lui que le racisme parien n’avait cessé d’augmenter ces dernières années. L’homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris, la regardait, goguenard. Il savait parfaitement qu’elle n’avait aucune réponse satisfaisante à fournir.

 

La conférence se termina enfin. Un vrai fiasco, pensa amèrement la jeune femme. Elle repoussa une mèche de ses cheveux. Tout en rangeant ses documents, elle se remémora l’apparition des premiers Parias sur Terre. Au début, ça n’avait été que deux ou trois enfants, ici et là, que l’on qualifiait naïvement d’« étranges ». Allons, lire dans les pensées, guérir toutes sortes de blessures par imposition des mains, tout ça c’était des racontars de bonne femme. Sans doute. Seulement, d’autres enfants naissaient, de plus en plus nombreux…et de plus en plus étranges. Avec eux grandissaient leurs mystérieuses capacités. Les médias s’étaient intéressés à ces prodiges, diffusant des images étonnantes où des personnes devenaient invisibles, manipulaient le feu comme un jouet ou encore faisaient exploser un mur de plusieurs mètres d’épaisseur d’un simple regard.

Les gens s’étaient étonnés au début, extasiés devant de tels exploits, puis très vite, ils s’étaient inquiétés car ces extraordinaires pouvoirs étaient susceptibles de menacer leur sécurité. Les scientifiques les plus renommés s’étaient penchés- et le faisaient encore- sur ces cas afin d’expliquer le pourquoi du comment. Evolution génétique ? Pollution nucléaire ? Intervention divine, pour certains ? Ils n’avaient pu exclure aucune hypothèse, finissant par avouer leur ignorance. Cependant, la population devenait hostile vis-à-vis des « Parias », terme injurieux mais totalement approprié selon elle à ces phénomènes de foire. Des écoles refusaient des enfants. Les adultes, s’ils ne dissimulaient pas leur vraie nature, ne trouvaient pas de travail.

Heureusement, tout le monde n’avait pas l’esprit aussi étroit, et petit à petit, des organismes avaient été crées pour venir en aide à ces laissés-pour-compte. Moïra faisait partie de l’un d’entre eux. Elle apprenait aux enfants comme aux adultes à accepter leurs dons, à vivre en harmonie avec eux, à les maîtriser et les employer pour contribuer à ce qu’elle considérait être le bien. .

Noyée dans ses pensées, elle avait déjà atteint sans s’en rendre compte la passerelle supérieure qui menait à la sortie lorsque qu’une voix la fit se retourner.

   « - Décidément, je ne te comprendrais jamais. »

Un homme de haute taille était adossé au mur, les bras croisés. Il avait de longs cheveux blancs et portait un costume trois-pièces impeccable. Le type même du golden boy branché. Cependant, si on l’examinait de plus près, on s’apercevait au bout d’un certain temps que sa peau très bronzée, presque noire, et surtout ses yeux d’un bleu transparent, hivernal, étaient trop hors du commun pour appartenir à un terrien. A quelle race des autres Mondes appartenait-il ? Dorgon ? Alfwing ? Lanorien ? Nul n’aurait su le dire. Nul sauf Moïra et…

 « -Pourquoi perds-tu ton temps avec ces imbéciles ? Jamais ils ne nous accepteront, tu le sais aussi bien que moi. »

Sa voix était très grave, et teintée d’ironie en ce moment même.

   « -Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Moïra se tenait sur ses gardes. Jude ne venait jamais sur Terre, abhorrant cette planète et encore plus ses habitants. Sa venue ici ne présageait rien de bon.

   « -Simple voyage d’affaires.

   - D’affaires ? »

Il mentait c’était évident, et semblait prendre un malin plaisir à le faire. Moïra fixa intensément son interlocuteur, ne semblant plus rien voir d’autre. Jude esquissa un sourire sardonique.

   « -Ne joue pas à ce petit jeu avec moi. Tu ne sauras rien. »

Au bout de quelques secondes, les muscles de la jeune femme se relâchèrent. Tant pis, s’il ne le voulait pas, il lui était impossible d’en connaître davantage.

   « -Très bien, alors pourquoi es-tu ici ? Pour pouvoir t’amuser à me voir m’engluer dans ce débat stérile ?

   -Il a été stérile parce-que tu l’as laissé le devenir. Il y avait des personnes influentes dans l’auditoire. Il suffisait d’un petit coup de pouce pour les convaincre et…

   -Jamais je n’abuserais leur esprit  par ce moyen fallacieux ! A quoi cela nous avancerait ? C’est à eux de prendre conscience qu’ils se trompent, pas à moi de leur imposer la vérité de force.

   -Alors tu ferais mieux d’abandonner, répliqua Jude d’une voix dure. Ces chiens ne méritent pas que tu te donnes tant de mal. La vérité est que nous sommes supérieurs à eux, et ils crèvent de peur de l’admettre. Un jour… »

Ils s’interrompirent tandis qu’un groupe de personnes se pressait vers la sortie. Une sonnerie discrète retentit. Moïra prit son bipper. Elle allait être en retard à l’Institut Spécial de Colway si elle ne se dépêchait pas. Elle leva les yeux vers Jude et se rendit compte qu’elle était seule. Il avait disparu. Une voix murmura dans sa tête.

   « -A bientôt, princesse »

Elle soupira. Depuis combien de temps ne l’avait-elle pas vu ? Six, sept mois ? Une éternité…et presque rien en même temps. Elle espéra qu’il n’avait pas senti son trouble. Jude, Jude, Jude…Elle sortit.

 

Le soleil de midi était étincelant et l’obligea à plisser les yeux. Elle héla un taxi et donna l’adresse de l’ISC. Le chauffeur la scruta d’un regard pénétrant. Il semblait vouloir dire : « Qu’est-ce qu’une jolie gonzesse comme elle va faire dans cet asile de dingues ? » Moïra n’y prêta aucune attention. Depuis le temps, même si elle ne les avait jamais acceptées, elle s’était habituée aux remarques soufflées à l’oreille du voisin, aux regards accusateurs, aux moues hautaines et à l’hypocrisie de chacun. Mieux valait ignorer ce côté peu enviable de la nature humaine. Les rues défilaient rapidement, dans un mélange de gris et de bleu. A peine 15 minutes après leur départ, un juron sorti de la bouche du conducteur, bouche qui laissa deviner qu’une visite urgente chez le dentiste devenait vitale, ou presque…

   « -Merde, plus d’électricité. Va falloir faire le plein. »

   -Je vais descendre ici. Tenez. »

Moïra tendit l’argent et sortit du véhicule. Le chauffeur la suivit des yeux alors qu’elle disparaissait à l’angle de la rue.

 

 

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